L'agentivité des femmes en question : les milieux artisanaux de Montpellier à la fin du Moyen Âge
Lucie Laumonier  1  
1 : Concordia University

L'histoire des femmes de Montpellier au Moyen Âge est typique de l'histoire française de ce champ de recherche. Oubliées par les intellectuels du dix-neuvième siècle et du début du vingtième (et à l'exception de Marie de Montpellier, brièvement maîtresse de la seigneurie avant l'avènement du consulat), c'est dans les années 1980 qu'une historienne, Kathryn Reyerson, commença à s'y intéresser. Porte-voix de l'histoire sociale et économique forgée une décennie plus tôt, l'historienne américaine s'est intéressée à l'intégration des femmes dans le tissu économique de la ville avant la peste noire et signait plus récemment deux ouvrages visant à actualiser ses recherches dans une perspective micro-historique, l'un sur une femme influente évoluant dans les milieux marchands, Agnès de Bossonès, et l'autre sur les réseaux entre femmes, par exemple au sein d'organismes de charité et sur les places de marché. 

Dans les années 2000, une autre historienne, Cécile Béghin, défendait une thèse de doctorat intitulée Le rôle économique des femmes dans la Sénéchaussée de Beaucaire qui s'appuyait, entre autres, sur l'étude des Montpelliéraines des années 1300 au milieu du quinzième siècle. Fondée sur l'étude statistique de centaines d'actes notariés, la thèse de Cécile Béghin et ses nombreux articles ont permis d'enrichir les recherches amorcées par Kathryn Reyerson en levant le voile sur l'implication des femmes dans l'artisanat, l'agriculture ainsi que sur la structure de leurs fortunes. Mes recherches, orientées vers l'étude des personnes seules d'abord, du genre et des rôles familiaux ensuite, ont contribué à cette historiographie dans une perspective socio-culturelle mettant en dialogue les expériences individuelles et l'étude sérielle des données.

De cette historiographie ressort l'image de Montpelliéraines actives dans les domaines économiques et caritatifs ainsi qu'au sein de leur famille, notamment à la faveur du veuvage. Il est clair, en comparant les droits et libertés des femmes de Montpellier à ceux des femmes anglaises par exemple, que les premières jouissaient d'un champ d'action nettement plus large que les secondes. Leurs contributions dans la sphère artisanale étaient au moins mieux acceptées, sinon plus appréciées, qu'outre-Manche. L'agentivité des femmes de Montpellier, c'est-à-dire leur capacité à agir, n'est donc pas à démontrer si l'on relit les études passées à la lumière de ce concept. Cette proposition de communication vise à cerner les limites de l'agentivité des femmes des milieux artisanaux, à identifier les obstacles posés à son expression et à questionner les conditions sous-tendant le passage à l'action. La pauvreté, par exemple, pose un frein net à la capacité d'agir. De plus, les femmes ne souhaitaient pas toutes être en première ligne et nombreuses étaient celles qui choisissaient de déléguer leur capacité à agir à d'autres – à des hommes – qui les représentaient. Décider de ne pas user de son agentivité est une expression de cette même agentivité.

La communication s'appuie sur l'étude de plus de 700 testaments datés des quatorzième et quinzième siècles, d'environ 470 contrats de travail et d'autres documents notariés – des procurations notamment ainsi de l'étude des registres fiscaux de Montpellier qui livrent les noms et fortunes de plus de 9 500 chefs et cheffes de feux. Ces sources, auxquelles s'ajoutent les coutumes de la ville et les statuts des métiers, me permettront d'établir une étude nuancée de la capacité à agir et des ressorts de la prise d'action des femmes des milieux artisanaux de Montpellier.


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