Depuis l'étude magistrale conduite par Édouard Baratier et Félix Reynaud en 1951 sur l'histoire du commerce de Marseille dans laquelle les femmes apparaissaient singulièrement absentes[1], des recherches plus récentes sont venues éclairer le rôle des femmes dans l'économie du port provençal au cours des derniers siècles du Moyen Âge.
Dans le cadre d'une plus large histoire du travail et de ses reconfigurations à partir du milieu du XIVe siècle, les travaux de Francine Michaud ont notamment souligné comment l'activité féminine s'était réorientée vers le secteur ancillaire après 1348[2]. Juliette Sibon a quant à elle démontré, qu'au sein de la minorité juive, les femmes exerçaient des activités économiques variées, en lien étroit avec les intérêts de leur lignée et pouvaient déployer des compétences similaires à celles des hommes[3]. C'est au travers des fonds notariés – dont les séries, très riches en Provence à partir du XIVe siècle, s'avèrent particulièrement utiles à l'observation de l'agency féminine – que se révèle l'implication active, variée et formelle des femmes dans l'économie urbaine et commerciale de Marseille. Parmi les nombreuses inconnues dont les noms apparaissent ponctuellement dans ces actes, certaines figures émergent clairement de la documentation et laissent voir les opportunités offertes aux femmes et la manière dont elles s'en saisissent. Le port provençal constitue ainsi un laboratoire d'analyse propice entre la fin du XIVe et le début du XVe siècle : du commerce au micro-crédit, de l'entreprise de pêche au corail aux opérations corsaires, les initiatives des Marseillaises s'imbriquent, prolongent, voire surpassent parfois celles de leurs maris. À partir de cette documentation notariale et d'autres pièces inédites issues des séries comptables et judiciaires des archives marseillaises, je me propose d'analyser l'activité des femmes gravitant dans l'élite économique et politique marseillaise au cours de la période mouvementée que constitue le règne de la seconde maison d'Anjou.
Entre les crises (guerre de l'Union d'Aix, guerre contre Raymond de Turenne, vagues de peste, Sac des Catalans) qui ponctuent les règnes de Louis Ier (1381-1384), de Louis II (1384-1434) et de Louis III (1417-1434), Marseille tente de tirer parti de sa situation au cœur de la Méditerranée, bien que les conditions de son commerce ne soient plus aussi florissantes qu'au XIIIe siècle. Malgré les difficultés géopolitiques et le contexte de décélération économique, Marseille reste un centre d'échanges actif où se maintiennent des activités maritimes (commerce, pêche, course) dans lesquelles les femmes déploient leur capacité d'action. Bien étudié pour l'époque moderne[4], mais encore peu pour le Moyen Âge, l'investissement des femmes dans l'économie maritime sera examiné avec attention, notamment à travers les opérations d'une certaine Jacmette Arvine, active dans les années 1380 dans la pêche au corail et le trafic avec la Sardaigne et celles de Catherine Bompara qui participe au début des années 1390 à l'armement d'un navire destiné à la course contre les « Maures ».
À travers la trajectoire de ces Marseillaises et d'autres figures féminines, l'étude visera à restituer la diversité des profils des entrepreneuses, les formes de leurs investissements et à évaluer la place de la mer dans leur champ d'action. Une attention particulière sera portée à leur polyvalence, à leurs partenaires économiques et à leur situation familiale : une première lecture semble en effet montrer que beaucoup agissent en tant que femmes mariées, posant la question de la solidarité de leurs affaires avec celles de leurs époux.
[1] Édouard Baratier et Félix Reynaud, Histoire du commerce de Marseille, t. II, De 1291 à 1480, Paris, Plon, 1951.
[2] Francine Michaud, Earning Dignity, Labour Conditions and Relations during the Century of the Black Death in Marseille, Turnhout, Brepols, 2016.
[3] Juliette Sibon, Les Juifs de Marseille au XIVe siècle, Paris, Cerf, 2011.
[4] Par exemple : Emmanuelle Charpentier et Philippe Hrodej (dir.), Les femmes et la mer à l'époque moderne, Rennes, PUR, 2018.

PDF version