Quand écrire, c'est agir. Modalités de l'écrit épistolaire féminin aux VIe-VIIIe siècles
Justine Audebrand  1  
1 : Deutsches Historisches Institut Paris = Institut Historique Allemand
Max Weber Stiftung - Deutsche Geisteswissenschaftliche Institute im Ausland

Les écrits des femmes médiévales ont depuis longtemps été analysés sous l'angle de l'agentivité et de l'action politique : de Dhuoda à Christine de Pizan, les historiens ont démontré que la parole des femmes était loin d'être inaudible au Moyen Âge. Ce n'est que plus récemment que les corpus épistolaires ont été envisagés sous un tel angle[1], mais, curieusement, les lettres des tout premiers siècles du Moyen Âge occupent une place marginale dans ces recherches. Cette communication cherche donc à analyser le discours spécifique des femmes dans les lettres des VIe-VIIIe siècles. Des missives des reines mérovingiennes ou ostrogothiques aux échanges entre abbesses et moniales, on dénombre une vingtaine de lettres de femmes, toutes issues de l'aristocratie, avant l'époque carolingienne. Bien sûr, ces correspondances n'ont sans doute pas été écrites par les femmes elles-mêmes : en Italie par exemple, Cassiodore sert de secrétaire aux souveraines Amalasonthe et Gudeliva dans les années 530 ; de plus, les recueils sont bien souvent retravaillés avant leur publication et l'on ne connaît que rarement les lettres qui ont réellement été envoyées, comme l'a bien montré Bruno Dumézil. Mais l'on peut supposer que même les femmes qui n'écrivent pas directement jouent un rôle actif dans la (re)composition, ou au moins dans la relecture, des textes – comme, du reste, les hommes.

Il s'agira alors de montrer que l'épistolaire est bien pour les femmes un moyen d'action – qui ne leur est ni réservé ni spécifique – mais qu'il est contraint : les lettres de femmes, qu'elles s'adressent à des hommes ou non, sont empreintes d'une véritable rhétorique de la féminité qu'il semble difficile de dépasser. Cette rhétorique est marquée par différents aspects : les lettres des femmes, plus que celles des hommes, insistent sur les relations familiales et les sentiments. À titre d'exemple, quand le roi Childebert écrit à l'empereur au sujet de la politique lombarde, sa mère la reine Brunehaut écrit à l'impératrice au sujet de sa récente maternité et tente de créer avec elle une connivence fondée sur leur expérience maternelle commune. Les deux lettres ont le même but – se rapprocher de Constantinople – mais mobilisent une structure et un vocabulaire différents, éminemment genrés. Que la lettre ait été véritablement composée par Brunehaut, par un secrétaire ou qu'elle ait été remaniée au moment de la composition du recueil des Lettres austrasiennes ne change rien à cette différence dans la mise en œuvre rhétorique.

Ce cadre contraignant est parfois une limitation, mais il peut aussi être l'objet de réappropriation par certaines épistolières. Dans la lettre qu'elle envoie vers 550 à Radegonde et Richilde, l'abbesse Césarie de Saint-Jean d'Arles féminise ainsi une citation biblique : ce n'est plus celui qui hait son frère qui est dans les ténèbres (1 Jn 2, 11), mais celui qui hait son frère ou sa sœur[2]. De même, les lettres déchirantes qu'envoie la moniale Berthgyth à son frère Balthard dans les années 770 sont certes empreintes de cette rhétorique de la féminité, mais elles sont aussi conservées dans un manuscrit de la correspondance de Boniface afin de servir de modèles : la nonne s'est si bien approprié les codes de l'écrit épistolaire qu'elle devient elle-même un modèle.

À partir de ce riche corpus, dans une comparaison constante avec les lettres écrites par des hommes, la communication entend donc s'inscrire dans l'axe 4 de l'appel à communication de la SHMESP et montrer les différentes facettes de l'agir féminin dans les lettres du haut Moyen Âge.


[1] Voir par exemple le projet Missiva. Un seul volume du projet inclut le haut Moyen Âge : Isabella Lazzarini, Patricia Rochwert-Zuili et José Manuel Nieto Soria (éd.), Correspondances de femmes et diplomatie (Espagne, France, Italie, IXe-XVe s.), Paris, e-Spania Books, coll. « Studies », 2021 [en ligne].

[2] Epistula ad Richildam et Radegundim, dans Césaire d'Arles, Œuvres monastiques, Tome 1 : Œuvres pour les moniales, éd. et trad. Adalbert de Vogüé et Joël Courreau, Paris, Cerf, 1988 (Sources chrétiennes n° 345), p. 494 : Qui odit fratrem aut sororem suam, in tenebris est et in tenebris ambulat.


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