À Venise les testaments féminins conservés sont plus nombreux que ceux des hommes permettant d'entrer dans un des rares espaces d'expression ouvert aux femmes de toute condition, âge et richesse. La lecture d'un testament est toujours émouvante, parce qu'on y découvre l'individu derrière l'expression de ses dernières volontés, c'est particulièrement le cas pour les femmes qui habituellement ne prennent pas la parole et qui souvent n'ont laissé d'autres traces que cet acte notarié. C'est précisément là l'une des principales difficultés de cette source : cette parole est complexe, souvent traduite et toujours transmise par un tiers, le notaire, dépositaire de l'auctoritas. Le testament est autant son œuvre que celle du testateur, sans compter l'influence et les pressions des proches intéressés que le notaire doit parfois même expulser de la chambre. Néanmoins, l'alphabétisation a fait des progrès en milieu urbain et dès la fin du Moyen Âge les archives vénitiennes conservent des testaments olographes pour les hommes, mais également pour les femmes.
La grande fréquence de la pratique testamentaire s'explique par la possibilité de prendre des dispositions concernant son âme (comme son corps) et ses possessions. Le testament est indispensable afin d'utiliser ses biens terrestres pour s'assurer le salut éternel, mais également pour choisir légataires et héritiers indépendamment des lois sur la succession. En laissant de côté les choix spirituels, nous verrons comment les femmes s'approprient le testament comme outil afin de pouvoir contourner des lois qui ne leur sont pas favorables en matière d'héritage. En principe, la part des filles se résume à la dot, alors que les garçons se partagent le patrimoine. En utilisant une législation dotale qui leur est au contraire propice, les femmes peuvent parvenir à se constituer un patrimoine, même immobilier, et à le transmettre, notamment à leurs filles et à leurs proches.
Alors que les hommes limitent la dispersion et tendent à concentrer la transmission de leur patrimoine à un héritier (voire même à leurs filles en l'absence d'héritiers mâles), les femmes expriment leurs choix constituant des vastes réseaux de légataires, notamment d'autres femmes (filles, sœurs, parentes, amies, nourrices, servantes), bénéficiaires de toute sorte de biens et d'objets des plus luxueux aux plus modestes.
Les femmes testent à tous les âges et dans toute situation : des plus jeunes nubiles aux veuves âgées et/ou malades en passant par les femmes mariées et enceintes. On pourrait imaginer que leur liberté soit forcément conditionnée par leur statut et par la présence ou pas d'un homme à leurs côtés, voire de leur famille. Nous prendrons donc en examen leur agentivité en fonction de leur âge et des circonstances de leur vie déterminant leur entourage familial ou choisi.

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