« L'art des Écritures est le seul que tous s'attribuent (...). La vieille bavarde, le vieux sénile, le sophiste verbeux, tous y prétendent et la lacèrent, l'enseignent avant de l'avoir apprise. Les uns, en levant les sourcils, énoncent de grands mots et philosophent au sujet des saintes Écritures au milieu des pauvres femmes. Les autres – quelle honte ! – apprennent des femmes elles-mêmes ce qu'ils doivent enseigner aux hommes (...)[1].
Cette phrase qui dénonce lourdement les femmes qui se mêleraient de la Bible bénéficie non seulement de l'autorité d'un Père très célèbre, Jérôme (car c'est de lui qu'étonnamment émane ce propos), mais se pare aussi de sa proximité avec la Bible puisqu'elle est reprise dans un prologue qui accompagnait de nombreuses bibles médiévales. Pourtant, de même que Jérôme n'hésitait pas à discuter des Écritures avec un cénacle féminin, de nombreuses femmes, au Moyen Âge, n'ont cessé de s'intéresser à la Bible, de la lire, de l'utiliser, mais aussi de l'étudier.
Dans cette communication, je voudrais m'attarder sur une œuvre méconnue d'une abbesse très célèbre : les Expositiones evangeliorum d'Hildegarde de Bingen. Mon but sera de montrer comment Hildegarde revendique à travers cette œuvre qui se situe entre le commentaire biblique et la prédication, un statut de magistra. Ce sera donc l'occasion d'apporter une lumière nouvelle sur la critique (qu'elle exprime dans plusieurs de ses œuvres) contre les « maîtres » ou la « discipline scolastique ». Les Expositiones montrent comment cette critique a pour corolaire la revendication d'une autre forme d'exégèse dont elle donne une illustration. Mais, si l'on a depuis très longtemps souligné son usage des visions, je voudrais ici montrer qu'elle construit son autorité d'exégète sur la maîtrise d'une méthode herméneutique (en partie comparable à celle des moines) et pas uniquement sur les visions. C'est donc là une autre façon de se poser en figure d'autorité.
Si je prendrai pour point de départ les Expositiones evangeliorum (et les études que B. M. Kienzle leur a consacré[2]) je procèderai ensuite par une série d'élargissements, en comparant ce texte avec les textes semblables contemporains (écrits par des hommes), puis j'étendrai la recherche à d'autres textes exégétiques d'Hildegarde (notamment sur la Genèse), avant de conclure en comparant cette stratégie de construction d'une autorité exégétique féminine avec celles très différentes d'Héloïse (qui s'appuie sur le lien avec Abélard) ou celle d'Herrade de Landsberg qui récupère au service de son projet l'autorité de Pères de l'Église.
[1] Sola Scripturarum ars est quam sibi passim omnes vendicant. (...) Hanc garrula anus, hanc delirus senex, hanc sophista verbosus, hanc universi presumunt, lacerant, docent, antequam discant. Alii abducto supercilio, grandia verba trutinantes, inter mulierculas de sacris litteris philosophantur. Alii discunt – proh pudor – a feminis, quod viros doceant (...).
[2] Beverly Mayne Kienzle, Hildegard of Bingen and her gospel homilies. Speaking new mysteries, Turnhout, Brepols, 2009 ; Hildegard of Bingen, Gospel interpreter, Lanham, Maryland, Lexington Books/Fortress Academic, 2020.

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