Agentivité féminine et stratégies matrimoniales : Anne de Laval (1385-1466), Jeanne de Laval-Tinténiac et Isabelle de Coesmes face à un mariage controversé
Jean-René Ladurée  1  
1 : Université Bordeaux-Montaigne
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Le mariage d'Anne de Laval, héritière de la seigneurie du même nom dans le Bas-Maine, avec Guy Turpin en 1416 constitue un épisode emblématique des tensions et stratégies à l'œuvre au sein de la noblesse du XVe siècle. Perçu comme une mésalliance, ce mariage entraîne l'opposition farouche de Jeanne de Laval-Tinténiac, mère d'Anne, tandis qu'Isabelle de Coesmes, mère de Guy Turpin, y voit une opportunité d'ascension sociale pour son fils. Loin de se limiter à un simple conflit familial, cette affaire illustre les différentes formes d'agentivité féminine dans un système où les alliances matrimoniales sont à la fois un enjeu personnel, familial, politique et social.

Dans la noblesse médiévale, le mariage est un outil essentiel de stratégie politique et lignagère. Les femmes, souvent perçues comme des intermédiaires dans ces arrangements, peuvent cependant jouer un rôle actif dans la négociation et la contestation des alliances matrimoniales. Cette intervention mettra en lumière trois formes distinctes d'agentivité :

(1) L'agentivité défensive de Jeanne de Laval-Tinténiac : En tant que mère et veuve de Guy XII de Laval, Jeanne se positionne en gardienne du lignage. Opposée au mariage d'Anne avec un noble de rang inférieur, elle mobilise ses réseaux et son influence pour contrer cette union, allant jusqu'à enfermer sa fille dans une tour du château de Laval. Elle s'appuie également sur des arguments religieux, invoquant la consanguinité pour tenter de faire annuler le mariage par l'Église.

(2) L'agentivité émancipatrice d'Anne de Laval : Contrairement aux attentes de sa famille, Anne revendique son autonomie en imposant son choix matrimonial. Son mariage peut être perçu comme une stratégie de libération de l'emprise maternelle, illustrant sa capacité à négocier son propre destin. Soutenue par des figures politiques influentes, dont le duc de Bretagne et le comte de Penthièvre, elle réussit à maintenir son union malgré les pressions.

(3) L'agentivité stratégique d'Isabelle de Coesmes : Mère de Guy Turpin, Isabelle joue un rôle central dans la consolidation de cette alliance. Par sa proximité avec Anne et son habileté à manœuvrer au sein des réseaux nobiliaires, elle facilite le mariage et tire parti de la situation pour favoriser l'ascension de son fils. Cette position intermédiaire montre comment certaines femmes pouvaient exploiter les conflits familiaux pour renforcer leur propre statut.

L'analyse de cet épisode permet de repenser la place des femmes dans les dynamiques de pouvoirs aristocratiques. Plutôt que de simples figures passives, elles apparaissent comme des actrices influentes, capables de défendre leurs intérêts, de contester les décisions masculines et de redéfinir les équilibres familiaux.

En croisant sources diplomatiques et narratives, cette communication s'inscrit pleinement dans la réflexion du colloque sur les modalités de l'action féminine au Moyen Âge. Elle met en lumière les stratégies matrimoniales comme un espace de négociation où l'agentivité des femmes s'exprime sous des formes multiples, entre contrainte et affirmation de soi.


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