La reine exerce-t-elle les prérogatives militaires afférentes au rôle du seigneur au sein de ses terres personnelles ? Ou serait-ce plutôt le souverain qui décide des choses de la guerre dans les territoires qu'elle administre ? Ces questions, en apparence simples, appellent en vérité des réponses complexes. Il convient d'abord de distinguer ce qui relève d'un héritage patrimonial tenu suo jure de ce qui constitue le douaire, c'est-à-dire les biens fonciers et mobiliers concédés en usufruit. Il faut encore prendre en compte le régime matrimonial de la reine, puisque les seigneuries féminines s'envisagent généralement dans un cadre familial et conjugal. La répartition des rôles de genre prévoit en effet que l'homme protège la femme, et plus particulièrement son épouse, qui lui est subordonnée – un argument utilisé par les détracteurs du gouvernement féminin. Les modalités de l'action des reines en tant que dominae dépendent donc de cet enchevêtrement, où normes juridiques et pratiques circonstancielles peuvent en outre se heurter lors des crises du pouvoir, telles que les invasions ou les guerres civiles.
Cette communication, issue de mes recherches doctorales, entend examiner l'agentivité militaire de ces « femmes puissantes » dans ce qui fonde « l'inscription territoriale de [leur] pouvoir »[1]. Prêtent-elles hommage et sont-elles tenues de fournir le service militaire que doit tout vassal à son seigneur ? Qui défend leurs terres en cas d'attaque, et inversement, entreprennent-elles des guerres offensives ? Enfin, se comportent-elles en princesses territoriales, guidées par les intérêts de la lignée des ancêtres, ou bien font-elles corps avec les intérêts de leur famille d'adoption, c'est-à-dire une dynastie royale où mûrit progressivement l'idée de l'État ? Naturellement, ces thématiques amènent également à considérer la dépossession et l'incapacité concrète de ces dames, ainsi que les formes d'invisibilisation dont elles auraient pu faire l'objet dans les sources. Il s'agit ainsi de contribuer à l'historiographie émergente du volet militaire du pouvoir féminin, ou – de façon plus générale – à celle consacrée aux femmes et à la guerre[2].
[1] Murielle Gaude-Ferragu, La reine au Moyen Âge. Le pouvoir au féminin XIVe–XVe siècle, Paris, Tallandier, 2014, p. 133.
[2] En mettant de côté les ouvrages à vocation biographique, de même que ceux écartant la période médiévale, voir entre autres Susan Edgington et Sarah Lambert (éd.), Gendering the Crusades, Cardiff, University of Wales Press, 2001 ; Marion Trévisi et Philippe Nivet (dir.), Les femmes et la guerre de l'Antiquité à 1918, actes du colloque d'Amiens (15-16 novembre 2007), Paris, Economica, coll. « Bibliothèque stratégique », 2010 ; Jean Baechler et Marion Trévisi (dir.), La Guerre et les Femmes, Paris, Hermann, coll. « L'Homme et la Guerre », 2018 ; Nicolas Handfield et al. (éd.), Femmes en guerre, Presses universitaires du Septentrion, 2022. Des manifestations scientifiques ont également été organisées sans donner lieu à des publications, par exemple sur les ressources financières des reines et princesses consacrées à la guerre (Queen's Resources Project Workshop, 7 avril 2025, org. Centro de História da Universidade de Lisboa) ; ou encore, plusieurs contributions sur les combattantes et commandantes militaires dans l'Occident médiéval et au-delà (monde musulman, Asie) lors de différents colloques et congrès (Women and War : Power, Gender and Representation, 6-7 décembre 2019, org. Centro de História da Universidade de Lisboa ; congrès internationaux de Leeds en 2022 et 2023).

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