Il est bien avéré que dans la deuxième moitié du IXe siècle, les transformations du monde carolingien et la naissance des principautés sont dominées par la figure du comte, puissant local qui cumule honneurs et bénéfices tout tirant profit de sa participation au ministère royal et de son appartenance à la communauté des élites du royaume. Or, l'essor des comtes a été accompagné de celui de leurs épouses, qui gagnent en agentivité, sont parfois associées au titre comtal (comme comitissa) et apparaissent de plus en plus dans les actes et dans les sources narratives. La naissance des principautés a aussi été l'affaire des femmes.
Les comtesses carolingiennes ont déjà fait l'objet de plusieurs études et certaines sont désormais bien connues, comme Dhuoda, Ermengarde d'Auvergne ou Judith de Flandre. Cependant, la dispersion des occurrences a découragé le traitement systématique de l'ensemble des comtesses carolingiennes. Les exceptions, comme le travail d'Hélène Débax sur les comtesses de Toulouse, visent généralement un comté précis, dans un temps long qui ne touche que la fin de la période carolingienne.
Nous proposons à l'inverse une étude d'ensemble sur les comtesses et vicomtesses en Francie occidentale entre Charles le Chauve et Charles le Simple (840-929), grâce à une base de données prosopographique des élites politiques, que nous avons constituée dans le cadre de notre projet commun QUIS. Cette base, qui compte 2600 fiches d'individus, a d'ores et déjà permis de dépouiller toutes les sources (narratives, épistolaires, diplomatiques) de l'espace concerné. Elle permet d'identifier plusieurs dizaines de comtesses (épouses de comtes, voire porteuses du titre de comitissa).
Il s'agira d'abord de décrire le corpus de sources, avec les inévitables biais qu'il implique, et de dégager des tendances. Quels sont les termes et titres utilisés pour désigner les comtesses ? Dans quels types de sources apparaissent-elles ? Quels sont leur trajectoire familiale, leur marge de manœuvre et leur rayon d'action ? Comment sont-elles associées au pouvoir comtal de leur conjoint ? Cette nouvelle approche permettra de tester des hypothèses jusqu'ici admises (le développement des stratégies hypergamiques, la transmission par les femmes de l'honneur comtal) en les mettant à l'épreuve du traitement extensif des sources. Dans un deuxième temps, nous remettrons en perspective le profil des comtesses les mieux connues (Dhuoda, Judith, Ermengarde) afin de faire la part de l'exceptionnalité ou de la représentativité de leur trajectoire. Dans un troisième temps, nous esquisserons une progression chronologique qui situe l'évolution du rôle des comtesses dans les transformations du monde carolingien autour de 900.

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