L'historiographie traditionnelle tend à résumer l'alternative qui s'offrait aux femmes du Moyen Age entre deux options : le mariage ou le cloître. Pourtant, elles sont nombreuses à avoir choisi une troisième voie, celle d'une vie consacrée à Dieu tout en restant dans le siècle, une forme « d'ascétisme domestique »1 qui connaît un grand succès chez les élites romaines dès le IVe siècle, mais qui continue à être largement pratiquée dans les premiers siècles du Moyen Age. Ce choix de vie a donné lieu à un véritable statut juridique, codifié par les lois civiles et canoniques, qui fait de ces « Deo devotae » des femmes à part dans la société : ni mariées ni cloîtrées, à la fois à la marge tout en étant dans le monde, vouées à Dieu mais agissantes auprès des populations. Cette situation particulière mérite d'être examinée sous l'angle de l'agentivité féminine : quels sont les pouvoirs reconnus à ces femmes, par quels moyens d'actions et dans quels cadres s'expriment-ils ?
Je propose de mener cette réflexion à partir des nombreux cas de Deo devotae relevés dans les sources écrites du royaume franc entre le Ve et le VIIIe siècle, que ce soient les sources hagiographiques ou, plus largement, narratives, mais aussi les textes législatifs, principalement canoniques, et, dans une moindre mesure, la documentation diplomatique et épigraphique. Il s'agira tout d'abord de cerner quels statuts leurs sont attribués par la loi (1), selon qu'elles sont vierges ou veuves, consacrées ou liées à Dieu par un simple propositum. Nous verrons que ces statuts donnent à ces femmes une protection à la fois divine, juridique et sociale qui déterminent au moins en partie leur charisme et leurs possibilités d'agir au sein de la société. Cette puissance s'exprime d'abord dans le cadre privé, par une indépendance économique et une liberté d'actions que l'on pourrait résumer par la formule « maîtresses d'elles, maîtresses chez elles » (2) : vivant dans leur maison et gérant elles-mêmes leurs biens, n'hésitant pas à circuler librement, voyager, partir en pèlerinage, dans une interaction permanente avec le reste de la société. Car elles s'avèrent également puissantes et agissantes dans la sphère publique (3) : leur aura spirituelle, souvent associée à leur capacité sociale et économique, les amène à jouer un rôle de premier plan dans la cité ; elles construisent et décorent les lieux de culte, nourrissent et soignent les pauvres, activent sans cesse leur réseau pour faire avancer leurs projets, se conduisant en véritables « patronae », protectrices des populations. On peut d'ailleurs se demander si la volonté que manifestent les évêques dès le VIe siècle de mieux les contrôler, en encourageant par exemple leur entrée au monastère, ne traduit pas une tension, voire une compétition, entre le pouvoir de ces femmes et l'épiscopat. Le cénobitisme n'auraitil pas été finalement un moyen de limiter leur puissance ?
1 J'emprunte cette expression à Éliana Magnani dans son article « La vie consacrée des femmes et l'ascétisme domestique : normes, liturgies, pratiques (fin IVe-début XIIe siècle) », Revue Mabillon, t. 29, 2018, p. 5-25.

PDF version