« ...Et si votivum sit vobis singulis religiosis nos reddere graciosos, ipsas tamen gracia prosequi volumus speciali que in sexu fragili constitute et deo viriler famulantur »1.
C'est en ces termes que l'évêque de Norwich motive en 1245 sa décision de confirmer le droit de l'abbesse Julienne de La Trinité de Caen à percevoir une rente sur l'église du manoir d'Horstead (Norfolk). Si la considération du « sexe faible » des moniales – et plus largement des femmes – renvoie à un topos littéraire, il est intéressant de souligner que l'évêque de Norwich s'adresse en réalité à l'une des puissantes abbesses de Caen, dont la réalité de l'action administrative, au quotidien, n'a que peu à voir avec ce topos littéraire, ou avec l'image ancrée longtemps dans l'historiographie britannique de religieuses mondaines et inefficaces2.
Au-delà du constat de la richesse de l'abbaye, attestée au milieu du XIIIe siècle par le registre d'Eudes Rigaud, l'activité des abbesses de Caen témoigne d'une capacité d'action dans laquelle le genre ne constitue nullement un frein. La norme est ainsi pour les abbesses de Caen de s'impliquer elles-mêmes dans la gestion des affaires courantes sur leur temporel anglais, et ce malgré la distance. De façon révélatrice, Isabelle de Crèvecoeur (dont l'abbatiat précède celui Julienne) fait le choix en septembre 1230 de se rendre jusqu'à Nantes, en plein conflit ouvert entre Henri III Plantagenêt et Louis IX, afin de prêter hommage au roi plantagenêt et de garantir la préservation du temporel anglais de l'abbaye3. L'action de ces abbesses ne manque pas de rappeler celle de Mathilde, première abbesse de Caen, qui n'hésite pas dès 1083 à s'opposer aux moines de la prestigieuse abbaye voisine de Saint-Étienne afin de faire valoir les intérêts économiques des religieuses. La remarque de ces mêmes moines, qui louent dans le titulus qu'ils rédigent dans le rouleau mortuaire de l'abbesse Mathilde les « qualités viriles » de cette dernière, ne relève sans doute pas ici d'un pur effet de style4. Si le charisme de ces femmes, se comportant en grandes aristocrates dans leurs actions administratives quotidiennes, est à relier au prestige de la fondatrice du monastère, la reine Mathilde de Flandres, épouse de Guillaume le Conquérant5, faut-il pour autant en rester au constat de femmes puissantes, à l'autorité incontestée ? Nous nous proposons de dépasser ici ce constat pour examiner quatre situations concrètes où la capacité d'action de ces femmes peut être plus finement examinée. Ainsi, les débuts et fins d'abbatiat sont des périodes où l'autorité de ces femmes est susceptible d'être amoindrie : environ dix ans avant son décès, Mathilde, la première abbesse, s'interroge quant à sa capacité à demeurer en poste malgré l'âge et la maladie6 ; et l'abbesse Julienne se trouve dans la même situation en 1259, ce qui a des conséquences directes sur l'administration des terres anglaises. À d'autres reprises, ces abbesses sont confrontées à des difficultés liées au contexte politique et à la prise d'autonomie de tenanciers menaçant les intérêts économiques de l'abbaye.
Ainsi, on examinera l'action de l'abbesse Damette qui initie une reprise en main de la gestion du temporel anglais face aux « méfaits » de Simon de Felsted, fermier peu scrupuleux. Enfin, dans le contexte d'« entre-deux » politique qui accompagne la lente agonie (‘slow death') de l'empire plantagenêt, et qui laisse une grande place aux décisions individuelles des acteurs, on interrogera le choix de Julienne de préserver le temporel anglais de l'abbaye, contrairement aux prieurés cathédraux normands, ou aux grands aristocrates anglais, qui optent pour une réduction notable des liens transmanches entre 1230 et 12507. Grâce à un corpus varié (actes de la pratique, mais aussi manuscrits littéraires), il s'agira ici d'examiner à la fois les difficultés soulevées et les solutions apportées dans ces situations complexes, afin de restituer une image la plus nuancée possible des modalités d'action de ces femmes.
1 Arch. dép. du Calvados, 2H/4, I, actes n°1 et 2.
2 POWER (E.), Medieval English Nunneries, c. 1275 to 1535, Cambridge, 1922. Cette perspective est aujourd'hui largement nuancée. Voir par exemple : SPEAR (V.G.), Leadership in medieval English nunneries, Woodbridge, 2005.
3 Close Rolls, 1227-1231, p. 415; Close Rolls, 1227-1231, p. 435.
4 DUFOUR (J.) éd., Recueil des rouleaux des morts (VIIIe siècle-vers 1536), t. I (VIIIe siècle- 1180), Paris, n°114, p. 400.
5 GATHAGAN (L.), The Queenship of Mathilda of Flanders, c. 1031-1083, Embodying Conquest, Woodbridge, 2025.
6 The Letters of Saint Anselm of Canterbury, trad. W. Frohlich, 3 vol., Kalamazoo, 1990-94, vol. 2, p. 316-17.
7 PELTZER (J.), « The slow death of the Angevin empire », Historical Research, vol. LXXXI, n°214, 2008, p. 553-584.

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