Des veuves et des Pères : réseaux et pouvoir des femmes chrétiennes d'après les correspondances de Jérôme et de Jean Chrysostome (IVe - Ve siècles)
Lucie Salamor  1  
1 : Université de Lille - Faculté des Humanités
Université de Lille

« Pourquoi te chagrines-tu de n'avoir pas réussi à nous faire partir de Cucuse ? Et cependant,
en ce qui te concerne, tu nous as fait partir, puisque tu as tout remué et mis en oeuvre.1. »


En 404, Jean Chrysostome, banni de Constantinople, traverse la Chalcédoine et adresse une lettre à la veuve Olympias. Si elle révèle les sentiments réciproques de sa destinatrice et de son expéditeur, elle souligne également le rôle politique de cette veuve. En protégeant Jean Chrysostome dans son exil, elle prend position au sein des logiques politiques impériales et ecclésiastiques. Elle affirme son soutien pour Jean Chrysostome et manifeste, d'une certaine manière, à la fois son opposition à la décision de l'Augusta Eudoxie et de l'empereur Flavius Arcadius, mais aussi son désaccord avec l'évêque Théophile d'Alexandrie qui appuya sa condamnation. Ensuite, ce passage révèle en creux les moyens et les stratégies employés par Olympias pour agir en faveur de son ami : elle mobilise ses contacts, directement ou indirectement, de Constantinople à la Chalcédoine. Aussi, le réseau personnel d'Olympias semble être tout à la fois le révélateur et le vecteur de son agentivité d'après la correspondance de Jean Chrysostome.
Au tournant des IVe et Ve siècles, Olympias n'est pas la seule veuve à être régulièrement en contact avec un théologien. D'autres comme Marcella, Paula ou encore Fabiola échangent, directement ou indirectement avec Jérôme comme l'attestent les lettres qu'il leur envoie. Nous voudrions étudier conjointement les correspondances de Jérôme et de Jean Chrysostome écrites dans ce même contexte. À travers l'analyse de ce corpus, nous voudrions interroger le lien entre le veuvage – envisagé à la fois comme une situation familiale et juridique – et les échanges interpersonnels avec ces théologiens2. Par le croisement des méthodologies de l'histoire du genre et de l'histoire des réseaux, nous nous proposons d'envisager les échanges interpersonnels par et avec ces veuves, ainsi que les réseaux qui en découlent, comme des manifestations des actions féminines. L'étude qualitative des contextes dans lesquels s'effectuent les échanges recensés complètera l'analyse quantitative des interactions poursuivie dans l'analyse des réseaux. Elle nous permettra de voir dans quelles situations les femmes révèlent leur ‘puissance'. Les interactions des veuves avec des femmes et des hommes sont-elles la manifestation d'une capacité à agir par ellesmêmes et pour elles-mêmes ou sont-elles la réponse conjoncturelle à des besoins formulés par des hommes et pour des hommes ? Ces pratiques relationnelles contreviennent-elles alors aux pratiques et aux normes assignées à leur genre ?
Après avoir exposé la démarche de reconstitution de nos réseaux, nous essaierons de comprendre les contextes dans lesquels les interactions de veuves se multiplient pour déterminer leurs domaines d'interactions et les contours de leur ‘puissance'. Ces éléments nous permettront de réfléchir aux transgressions de genre induites ou non par ces pratiques relationnelles. 


1 Jean Chrysostome, Lettres à Olympias, 9, 1a.
2 Ils deviennent reconnus bien plus tard, à partir du XVIe siècle, comme « Pères de l'Église ».


Chargement... Chargement...