Désinvisibiliser les femmes. Causes matrimoniales, stratégies de genre et pressions familiales dans les tribunaux d'Église (Toscane, fin XIIIe – début XIVe siècle)
Arnaud-Vivien Fossier  1  
1 : (Université de Bourgogne)
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Il y a plus de trente ans, Christiane Klapisch-Zuber notait que l'on trouvait peu de plaintes de femmes dans les registres de justice ecclésiastiques du XIVe siècle en comparaison du nombre d'actions en justice masculines. Selon l'historienne, il ne fallait cependant pas trop vite s'en réjouir car le silence des sources était surtout le symptôme de la dépendance matérielle et financière des femmes vis-à-vis de leurs familles, et le signe de leur peur du scandale. Depuis, les recherches menées à partir des archives judiciaires, en particulier dans le monde anglophone[1], ont montré que ces femmes, jusque-là invisibilisées, étaient dotées d'une réelle agency encadrée, certes, par leurs familles et bornée par la procédure. Les études sur l'adultère, le rapt, la bigamie, les violences conjugales, le consentement forcé ou encore les mariages clandestins ont ainsi contribué à croiser de façon fructueuse histoire du droit et histoire du genre[2].

S'il faut attendre la fin du Moyen Âge pour voir les registres des tribunaux ecclésiastiques se multiplier, en mener l'analyse localisée ou les comparer entre eux, les procès matrimoniaux – ou du moins les « actes » qui en ont été conservés (libelles d'accusation, allégations des parties, dépositions des témoins) – ont été enregistrés dès le XIIIe siècle, y compris dans la Péninsule italienne[3], où l'Église, comme partout ailleurs dans la Chrétienté, exerce une juridiction quasi sans partage sur le mariage. Ces procès, bien sûr, ne peuvent être lus comme le reflet exact de la réalité conjugale dans la mesure où ils sont tissés de récits stéréotypés, d'éléments de procédure et de stratégies judiciaires. Mais ils révèlent l'agency de femmes qui, défenderesses ou demanderesses, s'opposent à la volonté de leur mari, exercent leur droit à porter plainte, accuser, dénoncer, témoigner, se défendre, mobilisent leurs réseaux de soutiens et finissent, parfois, par obtenir la reconnaissance ou au contraire l'annulation de leur mariage.

Entre 1290 et 1300, à Pistoia, on voit ainsi une femme accuser son mari d'impuissance pour dissoudre son mariage ; une autre, aux mêmes fins, faire valoir qu'elle était mineure au moment du mariage ; une autre encore s'accuser de bigamie pour faire annuler son second mariage ; et certaines accuser leur mari d'adultère ou de violences conjugales pour obtenir une séparation de corps et de biens. Bien entendu, on ne peut exclure la possibilité que ces actions en justice aient été contraintes ou que ces femmes aient été manipulées par leurs familles, souvent désireuses de récupérer la dot. Mais il serait faux de croire à une domination univoque des hommes et, à l'inverse, à une impuissance des femmes sur la scène judiciaire. En usant des ressources offertes par le droit, ces dernières mettent à l'épreuve l'institution patriarcale du mariage.


[1] Du livre pionnier de Richard H. Helmholz, Marriage Litigation in Medieval England, paru en 1974, à celui plus récent de Wolfgang P. Müller publié en 2021, Marriage Litigation in the Western Church, 1215-1517.

[2] En dernière date, voir le dossier que nous avons coordonné avec Sara McDougall, Marriage on Trial – Women, Gender and Family, paru dans la revue Medieval People, vol. 39, 2024/1.

[3] Lorenzo Tanzini, Una Chiesa a giudizio. I tribunali vescovili nella Toscana medievale, Rome, Viella, 2020.


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