L'ordinaire des choses. Genre et gestion domestique quotidienne dans l'Italie de la fin du Moyen Âge (XIVe-XVe siècle)
Solène Minier  1  
1 : Sorbonne Université - Faculté des Lettres - UFR Histoire
Sorbonne Université - Faculté des Lettres

De quel degré d'agentivité les femmes jouissaient-elles dans la gestion quotidienne du foyer dans les villes de la fin du Moyen Âge ? Les grandes opérations patrimoniales que sont le transfert ou la restitution de la dot, le testament ou de coûteux achats fonciers ont longtemps occupé le devant de la scène documentaire et historiographique. Mais quelles étaient les modalités d'action des épouses et des veuves dans la tenue des affaires ordinaires de la maisonnée ? Dans le sillage des travaux de Serena Galasso sur les comptabilités féminines, cette communication, tirée de mes recherches doctorales sur le lien unissant circulations économiques genrées et construction du politique, voudrait approfondir le questionnement sur le rôle concret et ordinaire des femmes dans la tenue d'une maison.
On s'intéressera ici à une ville de taille moyenne, Padoue, voisine de Venise. Les femmes y bénéficiaient-elles aux XIVe et XVe siècles des mêmes capacités d'action dans l'administration du quotidien qu'à Florence, mieux étudiée mais qui fait figure d'exception tant par sa taille et l'abondance de ses archives familiales privées que par la rigueur des normes patrilinéaires qui y avaient cours ? Pour cela, nous nous appuierons sur deux fragments de livres de comptes : l'un tenu en 1378-1379 par Giovanni Naseri, un marchand de la cour des Carrara, vivant avec son fils Bonaccorso et sa bru Sibilia. Ses annotations mettent en lumière la répartition de l'administration de la maison entre ces trois acteurs. L'autre source est une copie du livre de compte tenu en 1406-1407 par une aristocrate veuve, Taddea Ariosti, ayant reçu la tutelle de ses trois fils et héritiers de la maison Papafava au lendemain immédiat de la conquête vénitienne de Padoue. Ce compte est complété par le procès qu'elle intente à ses fils pour exiger restitution de sa dot en 1409. 
Toutefois, les comptabilités ne font bien souvent apparaître que les pratiques des élites urbaines. Nous nuancerons ce tableau et inclurons les épouses des milieux artisans grâce à l'inventaire des restitutions d'usure des prêteurs florentins Dal Bene en 1362. La liste de leurs centaines de créanciers révèle la présence de nombreuses épouses, contractant seules ou avec leur conjoint. Dans la lignée du volume Dare credito alle donne (2012) dirigé par Giovanna Petti Balbi et Paola Guglielmotti, on mettra en lumière la part tenue par le recours au crédit dans la survie quotidienne des ménages et l'implication féminine dans ces réseaux de crédit. 
La confrontation de ces sources ouvre plusieurs pistes de recherche. Elle permet tout d'abord de comparer les conditions d'exercice des veuves et des épouses, ces dernières étant bien souvent dissimulées dans la documentation derrière la personnalité juridique de leur époux. Plus encore, alors que Sibilia est soumise à l'autorité de son beau-père, le cas de Taddea met en lumière la gestion domestique d'une mère de famille et tutrice ayant charge d'âmes et remplissant par procuration le rôle d'un pater familias et chef de feu. L'approche qualitative des deux livres de comptes profitera de l'approche plus quantitative des listes de créanciers (statut civil, milieu socioprofessionnel, créancières seules ou accompagnées d'un homme...). Une série de questions se pose alors : quelles parts respectives reviennent à l'époux et à l'épouse dans la gestion concrète du foyer ? Quels arbitrages sont effectués dans les dépenses domestiques et au bénéfice de qui ? À quel point les ménages (et pas uniquement les ménages artisans) vivent-ils à crédit ? De quels instruments de gestion les femmes se dotent-elles (numéracie, comptabilités écrites, procurateur...) ? S'en emparent-elles de la même façon que les hommes de la famille ? Plus généralement, quelle autorité et quelles marges de négociation les femmes parvenaient-elles à dégager de leur implication dans la gestion domestique ? Inversement, quelles limites s'imposaient à leur action ? 
Se pose enfin le problème du caractère extraordinaire de ces sources. Les comptabilités privées conservées à Padoue sont rares et fragmentaires. Seuls des événements exceptionnels (tutelle confiée à une mère veuve et suivie d'un procès, fondation d'un hôpital, restitution massive d'usures...) ont permis la production et/ou la conservation de cette documentation. Donne-t-elle donc accès à des marges d'action et des modalités de gestion féminines véritablement ordinaires ?


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